En décembre 1994, à l'âge de 24 ans, Syed Aamir Raza est employé par Nestlé Milkpak Ltd au Pakistan comme délégué médical. Travailler pour une multinationale était un rêve devenu réalité pour le jeune Pakistanais et il fut rapidement endoctriné dans le slogan de Nestlé “Sois le meilleur ” (Be the Best).
Dans le cadre de ce travail, Aamir était responsable de promouvoir les substituts du lait maternel et les céréales de bébé. L'une de ses premieres tâches fut d'animer un salon des bébés déjà organisé par le gérant du détail de sa région. Les salons des bébés étaient populaires auprès des mères et des travailleurs de la santé. C'était une belle occasion pour le personnel des ventes d'établir des contacts directs avec ces deux groupes d'acteurs, et ainsi d'étaler et promouvoir l'éventail des préparations commerciales pour nourrissons dont disposait la compagnie. Pourtant, de telles activités contreviennent au Code international de commercialisation des substituts du lait maternel (Article 5.5)* de même qu'à la propre 'Charte' de Nestlé. Il est en effet reconnu que ce type d'activités minent la confiance des mères dans leur capacité d'allaiter et nuisent ainsi à l'allaitement. (Voir …..The Code)
“La charte de Nestlé”
Aamir dit ne jamais avoir reçu de formation de Nestlé au sujet du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel. En décembre 1996 il a obtenu une copie de la version diluée du Code produite par Nestlé - et connue sous le nom de "La Charte".
"J'étais confus quand j'ai lu la Charte". “Elle disait que Nestlé ne donne pas de cadeaux aux médecins, et pourtant nous le faisions; mon patron signait les chèques. La Charte mentionne que nous ne devons pas avoir de contacts directs avec les mères; nous tenions des salons des bébés et nous utilisions les échantillons de Cérélac pour susciter des conversations au sein des cliniques médicales afin de promouvoir les laits. La Charte dit que Nestlé ne paie pas son personnel avec des primes; cependant mes révisions de salaire, signées par le gérant des ventes, incluaient des primes. Et ce sont les substituts du lait maternel qui donnaient le plus de points dans le système. Mon patron me demandait de faire toutes ces choses,à l'encontre de la Charte".
Crise de conscience
En mars 1997, quelques mois après avoir lu la Charte pour la première fois, Aamir rendait visite à l'un des quelques 200 médecins sur son circuit. Ce médecin était l'un des rares qui refusait les cadeaux offerts par Nestlé. Pendant la visite d'Aamir il fut appelé au chevet d'un bébé malade, un bébé qu'il n'a pas réussi à sauver. Il revint à son bureau et lança à Aamir “c'est à cause des techniques de vente de personnes comme toi”. Il lui expliqua que cet enfant n'avait été allaité que pendant un mois quand un médecin lui prescrivit une préparation commerciale. Deux mois plus tard l'enfant souffrait de diarrhée. Il est décédé le mois suivant.
Au cours de sa formation, Aamir s'était fait dire de mentionner rapidement "l'allaitement, c'est ce qu'il y a de mieux" avant de se lancer dans sa tirade de vente. Cependant, jamais on ne lui avait expliqué les risques associés à l'alimentation au biberon. Ce jour là, en quittant la clinique du médecin, il commencait à comprendre que dans des conditions d'insalubrité, le biberon pouvait tuer - et avait de fait tué cet enfant dont il avait vu les parents accablés à sa sortie de la clinique. Il était bouleversé.
Aamir retourna chez lui rejoindre son fils de 2 ans et sa femme enceinte. Il se mit à réfléchir sur les conséquences de ses actions. En poursuivant ses recherches, il réalisa que les pratiques qu'on lui demandait d'exécuter étaient contraires non seulement au Code, mais aussi à la propre Charte de la compagnie. Il devait faire quelque chose pour arrêter ces pratiques de mise en marché, lesquelles nuisaient vraisemblablement à l'allaitement et rendaient plusieurs bébés très malades.
Voici un autre exemple, celui de cette mère pakistanaise et ses jumeaux. Sa belle-mère lui avait conseillé d'allaiter le garçon et de donner le biberon à la fille puisqu'il lui serait impossible d'allaiter des jumeaux (ce qui est incorrect). La petite fille est décédée le lendemain de la photo!’
Photo: UNICEF – Islamabad Children’s Hospital.
|
|
Des actions suivies par des menaces
Le 30 avril 1997, Aamir démissionna de son emploi afin de protester. Il décida d'agir pour protéger la santé et le bien-être des enfants de son pays en dénoncant les pratiques de commercialisation qui contrevenaient au Code international de commercialisation des substituts du lait maternel. Le Code a été endossé par le Canada et plus de 160 pays à l'Assemblée mondiale de la Santé (AMS). Selon l'UNICEF: "Les pratiques de commercialisation qui nuisent à l'allaitement sont potentiellement dangereuses où qu'elles soient: dans les pays en développement, l'OMS estime qu'environ 1.5 million d'enfants meurent chaque année parce qu'ils ne sont pas allaités de façon optimale. Ces faits ne sont pas controversés" (traduction libre**). C'est pourquoi plusieurs spécialistes de la santé infantile, au Canada et dans le monde, cherchent à faire respecter le Code (voir…The Code).
Lorsqu'Aamir demanda à la compagnie de modifier ses pratiques, il reçut des menaces verbales et écrites, de représentants de la compagnie et de médecins qui avaient tiré profit de ces pratiques. S'étant fier à sa conscience et agissant de bonne foi, Aamir n'a pas vraiment réalisé ce à quoi il allait se confronter. Il refusa l'argent que lui offrit la compagnie pour l'inciter à laisser tomber ses demandes et décida d'aller devant les tribunaux. Il n'avait cependant pas les moyens financiers requis. Son père lui conseilla d'obtenir des appuis de l'extérieur afin d'améliorer ses chances d'avoir un procès équitable dans le système légal pakistanais. La meilleure façon d'attirer l'attention des autorités pakistanaises semblait d'obtenir l'attention des organismes internationaux et organismes de la société civile préoccupés par les intérêts des consommateurs au Pakistan.
Aamir decida de publier l'évidence de ses dires dans un livre "Milking Profits", qui fut lancé à Berlin, en Allemagne, le 9 décembre 1999, et à Londres en Angleterre, le 15 février 2000. (voir…Milking Profits). À la fin de février, peu après le lancement de son livre et deux jours avant son rendez-vous pour témoigner à la Chambre des communes en Angleterre, deux hommes se sont présentés à la résidence d'Aamir au Pakistan. Son frère refusa d'ouvrir la porte ainsi que de leur dire où se trouvait Aamir. Les deux hommes ont alors tiré six coups de feu vers lui dans la fenêtre du deuxième étage où il se trouvait. Suite à cet événement, Aamir et sa famille ont tenté à maintes reprises d'alerter les autorités du Pakistan incluant le "National Accountability Bureau" pour leur demander aide et protection, mais sans succès. Il va sans dire que son livre fait la démonstration des multiples avantages que les pratiques de Nestlé procurent à la communauté médicale du pays. De tels aveux ont sans doute contribué à susciter des représailles provenant de cette communauté.
Demande de statut au Canada
En mai 2000, INFACT Canada (Infant Feeding Action Coalition) invita Aamir à titre de conférencier à son Colloque annuel sur l'allaitement à Toronto. À ce moment-là Aamir n'avait toujours pas réussi à obtenir la protection de la police au Pakistan après l'incident des coups de feu. De plus, une lettre du secrétaire du président du Pakistan disait que les autorités allaient toujours protégér les mutinationales qui investissaient dans le pays. C'est alors qu'Aamir réalisa que sa vie serait en danger s'il retournait au Pakistan. Il décida de faire une demande comme réfugié au Canada. Son application fut rejetée en avril 2001, son cas ayant été incompris par les juges de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié Hélène Panagakos et Roberto Colavecchio. Depuis mai 2001, il fait une demande de résidence permanente avec exemption de l'obtention d'un visa d'immigrant, sur une base humanitaire. Jusqu'à maintenant sa demande est sans réponse.
L'épouse d'Aamir et ses deux enfants (maintenant 6 et 10 ans) sont toujours au Pakistan et il ne les a pas vus depuis plus de quatre ans. Ils vivaient avec ses parents (mère, père, frères et soeur). Sa mère et son père sont tous les deux décédés en 2003. Sa mère est décédée après une lutte de plusieurs mois contre un cancer, période pendant laquelle elle a parfois eu de la difficulté à se faire soigner parce qu'elle était la mère d'Aamir.
|
|
Un autre médecin a aussi refusé de traiter son frère l'an dernier pour un problème à une jambe, étant le frère d'Aamir. Les menaces sont toujours présentes et s'étendent à sa famille.
Depuis l'année de son arrivée au Canada, Aamir travaille près de 60 heures par semaine pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Ses employeurs ont toujours été très satisfaits de son travail et ont fait parvenir des lettres d'appui à son égard, de même que ses collègues de travail.
Aamir est bien intégré dans la communauté et a été un citoyen et un employé modèle depuis son arrivée au Canada. Mais il n'a toujours pas de statut de résident permanent. Il n'a pas de passeport et ne peut voyager pour voir sa femme et ses enfants. Il n'a pas pu assister aux funérailles de sa mère ni de son père l'an dernier.
* Chaque fois que le Code est mentionné, il inclut aussi les résolutions subséquentes de l'Assemblée mondiale de la Santé (AMS) qui s'y réfèrent.
** 'UNICEF press release 14 January 1997 in response to the report Cracking the Code'